3.5.12

Les "dockers" sénégalais ou les esclaves des temps modernes

 Le 1er Mai est, en principe, une journée où les travailleurs ne travaillent pas. Mais ce pléonasme ne s’applique pas nécessairement à tous les acteurs  du secteur portuaire au Sénégal. Les dockers, par exemple. Ils sont nombreux à bosser comme des esclaves, du Lundi au Dimanche, 15 à 20 heures par jour, voire plus, qu’il pleuve ou vente, qu’il fasse froid ou sous le soleil ardent, avec des salaires de clochard. Exactement ce pourquoi les ouvriers américains se battaient dans les années 1884 et qui a abouti à la création de la journée internationale du travailleurs. J’ai donc profité de ma journée de congé pour me pencher sur leurs conditions de travail que mes semblables jugent misérables. 


Ils sont nombreux, ces ouvriers, robustes comme Yékini, à gagner leur vie grâce à cette activité de manutention manuelle de charges. Au port de Dakar,  Ils font la navette entre les navires et les hangars avec, sur le dos ou la tête, des sacs de riz, de ciment ou d’autres produits. Dans les entreprises de manutention, ils s’occupent, pour la plupart, du chargement ou déchargement des sacs de riz avec les camions.

 Leurs conditions de travail laissent parfois bouche bée. Le plus stupéfiant c’est le salaire de misère qu'ils perçoivent  par rapport à tout l’effort qu’ils déploient. Issa*, un magasinier d’une société du secteur explique : « Lorsqu'une entreprise doit décharger un navire de riz, elle négocie avec un chef manutentionnaire qu'elle rémunère à 1000 francs CFA (1,5 Euro) par tonne. Ce dernier engage une équipe de dockers qui s'occupe du déchargement du navire à raison de 350 francs CFA (0,5 Euro) par tonne. Les tarifs peuvent légèrement varier cependant. Tout dépend des entreprises ou du produit manutentionné. Généralement les dockers perçoivent leur dû en fin de semaine. Les équipes composées d'une dizaine de personnes se partagent la somme.».



Ce salaire de misère fait que certains sont obligés de se tuer à la tâche, dépassant largement les 8 heures de travail par jour comme fixées par le code du travail. Notre interlocuteur poursuit : « Quand le navire accoste au port, les équipes se relayent 24h/24. Mais il peut arriver qu’une seule équipe reste dans l’entreprise de 8h à 23heures ou minuit lors des livraisons. D’autres passent la nuit ici pour reprendre le travail le lendemain. Ils n’ont pas d’heures de pause. Tant que les camions sont là, il n’y a pas de rupture dans le travail

La sécurité est quasi inexistante dans le travail de ces ouvriers. Pour soulever les sacs de riz ils n’ont ni gant ni cache nez pour se protéger de la poussière. Pour le déjeuner en milieu de journée, certains se rabattent sur ce riz non cuit issu des flasques (sacs déchirés) qu’ils mélangent dans un récipient avec un peu de sucre et d'eau.


Cette surexploitation dont ils font l'objet peut expliquer les cas de corruption ou de vol très fréquents dans ces entreprises. Abdou*, un ancien stagiaire dans le milieu confie : « Il faut être très vigilent avec les dockers lors du chargement des camions. Ils peuvent facilement charger  plus de sacs que prévu et revendre le surplus à 8 ou 10 000  francs CFA le sac (15 Euros) ou les ramener chez eux. Et cela  de connivence avec les conducteurs de véhicule. Il est également très fréquent de surprendre les dockers déchirant des sacs pour en retirer quelques kilogrammes de riz afin de les revendre. Par jour, on peut déceler 4 à 5 cas de vol.»

Tous ces facteurs font penser qu'il n'existe pas de législation concernant l'emploi des dockers dans le pays. Pourtant, depuis 1994, il existe un décret fixant  les conditions particulières d'emploi des dockers dans les ports du Sénégal. Il existe également un Bureau de la Main d’œuvre (BMO)  qui s'occupe de leur recrutement et rémunération. Mais, la plupart de ces ouvriers sont analphabètes. Nombre d'entre eux savent à peine écrire leurs noms. Certains sont au courant de l’existence de cette structure mais préfèrent travailler dans l'informel, accusant les autorités du BOM de discrimination ou de magouille.  Les chefs manutentionnaires, quant à eux, profitent de l'ignorance et la naïveté de ces malheureux ouvriers  pour se sucrer sur leurs dos.  Un vrai esclavagisme des temps modernes !

* Prénoms d'emprunt

Précision : Au Sénégal il y a 2 types de dockers : Ceux qui travaillent à l'intérieur du port de Dakar, qui sont gérés par le Syndicat des Auxiliaires de Transport du Sénégal (SATS) et le Bureau de la Main d'Oeuvre (BMO) et les autres qui sont souvent engagés par des Groupements d'Intérêt Économique (GIE) et qui constituent la main d'oeuvre des entreprises portuaires. Et ce sont ces derniers qui font l'objet de la surexploitation évoquée dans ce texte.

4 commentaires :

  1. c'est exactement l'angle que veux aborder dans ma petite enquete sur leurs conditions de travail. ton article est très bien ecrit et le contenu est très riche en information. merci

    Cissokho abdoul

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  2. Merci à toi, et bon reportage. j'aimerai lire ton article également !

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  3. Bien dit, la sagesse à encore parlé. Merci

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  4. pout info, voir Les risques de la manutention portuaire : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/manutentions/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=161&dossid=468

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